La peur au ventre (avec Abdelhalim Benyacob)

Un voyage dans le temps

La peur au ventre

Avez-vous peur? Non? Félicitations. Moi je tremble de trouille, j’ai du mal à respirer rien qu’en pensant à toutes ces choses que j’appréhende.

La frayeur de perdre mes enfants, de perdre ma femme,  quelqu’un de très proche, ou de mourir moi-même ; l’angoisse de perdre mon travail, mon statut social, la peur de perdre l’usage d’une partie de mon corps, ou bien pire encore la phobie de vieillir.

Etre vieux pour moi, c’est être incapable de marcher tout seul, ou de marcher tellement lentement qu’une limace pourrait me dépasser lors de mes rares sorties pour aller prier.

Etre vieux, c’est vivre jusqu’à avoir une peau sèche et si lézardée par les rides que l’on croirait un reptile saurien sorti tout droit d’un documentaire animalier de la national geographic. De rares cheveux gris laineux, le visage parsemé de taches café au lait avec des yeux creux et des cristallins opaques comme les profondeurs d’un océan. Ma laideur est telle que je préfère renoncer à me regarder dans une glace malgré le reliquat d’orgueil de ma jeunesse me murmurant  un semblant de beauté résiduelle.

Ma voix est faible, à peine audible ; et quand bien même elle le serait, elle est éraflée,  grinçante comme  le crissement de vieux  pneus sur une chaussée mal entretenue, finit par écorcher les tympans de mes visiteurs  et leur fait regretter  les quelques minutes qu’ils ont daigné me consacrer par empathie. Malgré mes prothèses auditives, les sons me parviennent par bribes, une sorte de brouhaha au contenu indéchiffrable. Je ne me lasse pas de faire répéter à mes interlocuteurs leurs paroles, ils finissent par sourire et laisser tomber.

Mes cinq enfants sont grands maintenant, très grands même ;  je les vois toujours petits. Les souvenirs de leur enfance sont encore vifs dans ma mémoire pourtant altérée par la cruauté des huit décennies. Du temps où ils étaient encore bébés,  leurs premiers pas, premières paroles, premières maladies, quand je les portais sur mes épaules, quand je leurs apprenait l’alphabet et les jours de la semaine, leurs premières chutes du vélo ; leurs réussites ; leurs déboires, leurs larmes et rires ….Je n’arrive pas à croire que ces êtres vivants, qui portent en eux un gros matériel génétique qui m’appartient et bien d’autres aspects de ma personnalité mal tordue, soient partis depuis longtemps et qu’ils ont du mal à revenir nous voir ne serait ce qu’une fois par an. Ces enfants que j’ai élevés avec amour et loyauté, sans failles, malgré mon métier éprouvant, et auxquels j’ai inculqué avec obsession les sens de la famille et de la responsabilité, semblent très pris par le travail et  leurs petites familles. Quelques rares fois, au fond de mes crises dépressives, après leurs coups de téléphone, j’ai comme la vague impression que mes rejetons soient étonnés et assez déçus d’entendre ma voix éraillée.

Mes amis proches et voisins sont presque tous morts, les rares survivants ne sortent plus, et quand ils osent s’aventurer dehors ils me sont difficilement reconnaissable. Les visages laids, les dos courbés, les pas lourds, et la marche raide, nous parlons brièvement de nos congénères récemment disparus, tout en pensant intérieurement à celui qui va manquer à la prochaine prière. 

Ma femme, cette belle et étrange créature, ma compagne depuis un demi-siècle, est encore plus amochée que moi,  le temps semble avoir repris ses droits et s’est bien vengé de toutes ces crèmes de rajeunissement qui l’ont longtemps empêché de faire son devoir. Elle passe son temps à colorier les quelques mèches de cheveux rebelles qui s’entêtent  à pâlir malgré toutes les teintures chères réputées efficaces. Sa mémoire flanche parfois et perd le bout du fil, elle ne se rappelle plus exactement les dates de notre mariage et de naissances de nos enfants, il lui arrive parfois même de  confondre leurs prénoms ou d’être certaine qu’on vit encore l’année 2020. Malgré tout cela, dans ses petits yeux, et en dépit de mes troubles visuels, j’arrive des fois quoique rares à apercevoir cette lueur de vie et de courage pour lesquels je suis tombé amoureux d’elle il y’a des décennies de cela. Certains matins, Quand je regarde ce visage ridé autrefois très joli, une étincelle se produit et met un temps anormalement allongé pour arriver à mon hypothalamus où elle déclenche une décharge hormonale si bien agréable dans mes souvenirs, mais qui ne fait ces dernières années qu’empirer cette envie incessante d’aller vider ma vessie dont la gorge est étranglée par une énorme prostate pour laquelle un jeune chirurgien à refuser de m’opérer. Quand mon frère, l’un des derniers rescapés de notre lignée, a posé la question pour connaitre les raisons du refus, le toubib a répondu que l’anesthésiste ne voulait pas prendre de risques inutiles chez « un papi qui a déjà préparé ses bagages ».

Oui, c’est vrai, je sens que la fin est proche. Mes bagages sont pliés et bien rangés, mais je ne suis pas encore prêt pour le grand voyage. Je n’aime pas les voyages vers l’inconnu, et j’ai horriblement peur des allers sans retours.

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