Mon deuil

Les délires de Benyacob

Mon deuil

Chaque matin, à l’heure du réveil, j’ai un mal de chien à  me lever. J’ai les articulations raides et les jambes engourdies, mes yeux collent et refusent d’obéir aux ordres de mon cerveau ; je vole encore quelques minutes de sommeil inconfortable et finis par quitter le lit.

Comme chaque matin, ou la plupart des matins, je démarre la préparation du petit déjeuner et réveille les enfants qui font inconstamment l’effort de répondre présents dès mon premier appel. J’appréhende les bouchons sur le chemin de l’école et anticipe notre sortie de quelques minutes; j’ai parfois raison et arrive à éviter les embouteillages. Mais souvent ce n’est pas le cas, les piétons, les klaxons, les chauffards et la fumée poussent mes taux d’adrénaline tellement haut qu’ils couvrent mes besoins pour toute la journée. Malgré cette séance quotidienne de stress, accompagner mes enfants à leur école est une partie de plaisir. Comme chaque jour, je prends mon café américain pour démarrer une interminable journée de travail.

Sauf que cette fois, quelque chose a changé, quelque chose est profondément différente : ce matin,  j’ai entendu clairement le réveil, je l’ai éteint, oui absolument certain de l’avoir éteint deux fois, mais je ne me réveille pas, je ne me lève pas, je ne quitte pas mon lit. Je ferme les yeux pour me ressaisir, puis les rouvre, je vois ma femme en pleurs, je tiens sa main pour la rassurer, elle est indifférente et me fixe avec des yeux vagues et  douloureux. Nos enfants sont maintenant à coté d’elle avec leurs petits visages inquiets, les yeux pleins de larmes. Ils paraissent confus et perdus, je leur explique que j’ai essayé d’éteindre le réveil, ils ne veulent pas m’écouter, ils paraissent ne pas m’entendre, j’articule bien mes phrases, je lève la voix, Je m’époumone, la bulle qui m’emprisonne empêche les sons de sortir, je suis encore endormi, oui je dois rêver…..Non….Je suis… MORT. Et pourtant, je n’étais pas malade, je suis en bonne forme, je suis un habitué du sport athlétique, j’ai une bonne hygiène de vie,  je ne fume pas et ne bois pas non plus. Je suis encore jeune, je commence  à peine à aimer la vie, j’ai énormément de projets en cours.  Et puis Mes enfants sont encore petits ỊỊỊ

Comment peut-on mourir sans raison ? Sans préavis ? Sans émettre le moindre consentement ? Toute cette course folle contre la montre n’aurait servi à rien, toutes ces luttes, ces efforts, cet acharnement contre le temps ?

C’est donc ça la mort : une exécution sans sommation préalable, sans avertissement, indifféremment de la bonne santé ou de la maladie. Indifféremment de l’âge, des projets ou des ambitions…. un rendez- vous immanquable. Un arrêt inévitable. Une fatalité.

Maintenant ma mort ne fait plus aucun doute. Je ne sens plus mes jambes ni mes bras. J’ai la sensation de flotter dans le vide. Mon corps est immatériel, il est suspendu dans un milieu sans gravité. On dirait que je me suis liquéfié ou gazéifié. Autour de moi, je ne sais pas s’il fait froid ou chaud, mais il fait très noir.  Je n’arrive pas à voir le bout de mon nez. Je devine la présence de silhouettes  à l’allure angélique, se transformant par moments  en créatures amorphes, à l’apparence hideuse et inhumaine.

Je suis spectateur de séquences d’une vie que je connais par cœur. Les images défilent devant moi à une vitesse vertigineuse, je distingue avec une netteté  déroutante les visages de moi-même à ma naissance, petite enfance et adolescence, puis ceux de ma femme, de mes enfants, de ma mère de mon père et ma famille, les voisins les amis et même des ennemis. Mes sentiments sont imprécis, partagés entre l’émerveillement, la sérénité et la frayeur. Mais surtout un gout d’amertume, je regrette tous les matins où j’ai engueulé mes enfants à cause de leur lenteur, je regrette tous les heures que j’ai passées loin de ma maison, toutes les fois où j’ai critiqué ma mère ou ma sœur, toutes les disputes avec mes frères. Je m’en veux  de ne pas avoir dit  assez souvent de mots tendres à ma femme. Je regrette les fois où je suis rentré chez moi sans demander des nouvelles de mes voisins ou celles du gardien de nuit. Je regrette les jours, les heures et les minutes que j’ai passés sans croquer à pleins dents dans cette foutue vie qui passe si vite et qui finit par nous filer entre les doigts.

Je regrette mes vêtements et parfums neufs restés vierges sur les étagères du dressing. Je m’en veux  de ne pas avoir eu le temps de donner mes habits non utilisés aux plus ayants droit que moi.

Je regrette toutes ces heures et journées perdues devant la télé et le PC au lieu d’appeler un ami ou un proche pour relancer le contact. Je me mords les doigts pour tous ces moments de joie avec ma famille que j’ai gâchés sans intention et pour toutes les souffrances que j’ai infligées par mégarde. Je m’en veux d’avoir été grossier, et indifférent de la misère des autres. Je regrette mon manque d’empathie et de générosité.

Un câlin et un baiser me donnent envie de revenir à la vie. Une Chaleur humaine me ranime, me tire des ténèbres. J’ouvre mes yeux, ma fille de qutre ans me caresse la joue, et me dit qu’on est en retard pour l’école. Je ne quitte pas mon lit. Je ne me lève pas. Je la prends dans mes bras et lui souffle dans l’oreille qu’il n’y a pas d’école aujourd’hui. C’est un jour exceptionnel.

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bouslamti 16/06/2015 16:28

bravo Ab halim ;!

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